Le terme justice environnementale est né aux États-Unis, au cœur du mouvement pour les droits civiques. Mais les combats pour la justice environnementale sont planétaires.

Bean VS SouthWestern Waste Management : les populations afro-américaines de Houston au Texas et l’appui du couple Bullard

En 1979, des habitant.e.s du quartier de classes moyennes Houston’s Northwood Manor forment le  Northeast Community Action Group (NECAG) pour s’opposer à une décharge de déchets solides prévues par la ville et l’entreprise Browning Ferris Industries dans ce quartier afro-américain. Avec l’appui de l’avocate Linda McKeever Bullard, le NECAG s’appuya sur l’Equal Protection Clause du 14e amendement : cette clause spécifie que toute personne habitant sur le territoire américain a droit à la même protection par la loi ; ainsi que sur le Civil Rights Act de 1964, dont les sections 601 et 602 interdit toute discrimination basée sur la race, la couleur ou les origines par quelque agence publique fédérale. Le conjoint de Linda McKeever, le Dr Robert Bullard, publiera en 1990 Dumping in Dixie: Race, Class, and Environmental Quality, un ouvrage majeur pour la justice environnementale.

Rappelons ici que le dernier voyage de Martin Luther King à Memphis en 1968 avait pour but de dénoncer les conditions injustes des travailleurs et travailleuses afro-américain.es dans l’industrie des déchets.

A la fin des années 70s, un groupe de résident.e.s de la banlieue pauvre du comté de Warren, à 62% occupée par des afro-américain.e.s, s’organise contre l’installation d’une décharge pour l’élimination des polychlorobiphényles (PCB). Ainsi se crée le Warren County Citizens Concerned (WCCC) qui s’associe en 1982 à la United Church of Christ Commission for Racial Justice (CRJ) pour lancer une campagne de désobéissance civile. Après l’échec de l’action en justice engagée, lorsque les premiers camions arrivent, ils sont accueillis par des plus de 500 personnes, soutenues par la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP, organisation cofondée par le sociologue W.E.B. Du Bois au début du siècle) et progressivement rejoint.e.s par des citoyen.ne.s du pays. Le premier jour, 55 manifestant.e.s sont arrêté.e.s ; iels seront 532 à la fin du mouvement, qui se solda par un échec.

Cet épisode a toutefois donné naissance à la notion de « racisme environnemental », inventé par le Révérend Chavis, l’un des leaders du mouvement ; à des débats publics dans l’ensemble du pays du fait de la médiatisation de la lutte ; au rapport Toxic Wastes and Race in the United States en 1987 qui montra que près des deux tiers des riverain.e.s des installations toxiques aux Etats-Unis étaient afro-américain.e.s ou latinos et que la couleur de peau était le facteur principal pour ces installations. À l’époque, le compté de Warren était composé à 64 % de Noirs. La région immédiatement à proximité de la décharge l’est à hauteur de 75 %. À cette étude, la réponse politique fut toutefois faible : en 2007, le nouveau rapport de la United Church of Christ publie une nouvelle étude, qui montre que les discriminations subies par les communautés de couleur sont « plus grandes encore qu’initialement prévues » : elles représentent la majorité de la population vivant à 2,8km d’une installation de déchets toxiques.

1982 : un mouvement est né. Warren County, Caroline du Nord.

1991 : Premier Sommet national pour la Justice environnementale, 17 principes et la réponse de l’État fédéral

Dans la suite de la mobilisation du Warren County et des citoyens soutenus par le couple Bullard, de nombreuses communautés pauvres et de couleur unissent leurs forces en réclamant l’arrêt des pratiques des industriels visant à déployer leurs activités toxiques dans leurs quartiers de résidence, et une attention portée à la santé environnementale. Iels organisent un premier Sommet National des Personnes de Couleur en 1991 à Washington DC. Ils adoptent 17 principes pour la justice environnementale au sein d’une Déclaration, produit de 4 jours de travail de 600 délégué.e.s de l’ensemble du pays, qui fait encore aujourd’hui référence. Voir section sur la Déclaration et les 17 principes.

En 1992, le Président George Bush Sr établit un groupe de travail sur l’équité environnementale, piloté par l’Agence de protection de l’environnement, et réunit des leaders locaux pour élaborer des solutions.

Élu Président, Bill Clinton nomme deux leaders de la justice environnementale : le révérend Benjamin Chavis et le docteur en sociologie Robert Bullard dans son équipe sur les ressources environnementales. En 1994, c’est lui qui prit la première décision à valeur législative avec l’ordre exécutif 12898 sur les actions fédérales pour traiter de la justice environnementale dans les populations minoritaires et de bas revenus. L’acte exécutif ordonne aux agences du gouvernement d’agir dans le respect de la justice environnementale dans toutes leurs actions, notamment en matière de santé environnementale, et valide les programmes de lutte contre la discrimination en matière de santé comme d’environnement.

Quelques autres combats importants aux Etats-Unis

Cancer Alley, Louisiane. Parmi les combats importants, on compte aussi la « Cancer Alley » de Louisiane. Le long du Mississipi, entre Baton Rouge et la Nouvelles-Orléans, se sont installées 125 entreprises qui produisent un quart des produits pétrochimiques conçus aux Etats-Unis. En 1987, suite aux alertes données par les communautés, on découvre que les communautés afro-américaines y sont touchées de manière disproportionnée par le cancer, du fait de la politique menée quant aux installations toxiques. En 2000, l’inventaire des émissions toxiques montre que la Louisiane est le second état comptant le plus de sites ; tandis qu’en 2002, la Louisiane (au-delà de la « Cancer Alley ») tient la seconde place du podium des décès par cancer des États-Unis, les populations de couleur y étant toujours particulièrement exposées.

West Grove, Miami, Floride. Entre 1925 et 1970, les afro-américain.e.s pauvres résidant du quartier West Grove sont soumis.es aux rejets toxiques de l’incinérateur Old Smokey. Malgré la reconnaissance de la nuisance publique, l’incinérateur est agrandi en 1961. Les émanations touchant enfin les quartiers blancs et plus aisés, la bataille contre l’incinérateur et pour les indemnisations put enfin démarrer.

Les Navajo face à la pollution à l’uranium au Nouveau-Mexique. Particulièrement exposées aux mines d’uranium dans l’ouest américain, les amérindien.ne.s sont encore aujourd’hui plus susceptibles de voir leurs territoires utilisés pour y développer des installations toxiques. Chez les Navajo, au Nouveau-Mexique, les compagnies minières exploitèrent l’uranium entre 1954 et 1968 sans aucune autorisation/consultation des populations ni rapports sur leurs activités et leurs conséquences. Elles ne furent forcées à respecter la législation sur l’eau par les tribunaux qu’à partir de 1980.

Les latinos face aux pesticides. Suite à l’interdiction des DDT et autres pesticides par chloride hydrocarbonique les exploitants agricoles eurent recours aux pesticides organosphosphate comme le parathion. Une large proportion des travailleurs de ferme aux Etats-Unis sont des migrants sans-papiers, qui ne sont donc pas en mesure de mener la bataille contre une exposition irrégulière aux pesticides. A la frontière mexicaine, des déversements sont également repérés, et jusque 95% des résident.e.s retrouvent ainsi des toxiques dans leur eau supposée potable. Dans plusieurs villes frontalières, le taux d’anencephalie (bébé nés sans cerveaux) est quatre fois supérieur à la moyenne nationale.

En Suède, les femmes qui protestaient contre l’utilisation du DDT dans les forêts obtiennent gain de cause en 1969. Dans les années 80s, les femmes activistes préparèrent des tartines de confiture emplies de pesticides qu’elles offrirent aux membres du Parlement.

Au Royaume-Uni, le mouvement pour la justice environnementale se préoccupe surtout d’inégalités de santé et d’exclusion sociale. La Fondation pour la justice environnementale fit le lien avec les droits humains fondamentaux, mit en valeur l’impact de la surpêche illégale sur les pêcheurs-artisans et obtint gain de cause contre Wal-Mart et Tesco dans l’affaire du coton d’Ouzbekistan produit par des enfants dans des conditions environnementales graves. A vérifier/préciser.

En Afrique du Sud, la première organisation de justice environnementale du continent, Earthlife Africa, est formée en 1988 et forme une association-parapluie pour coordonner les activités des activistes de la justice environnementale partout dans le pays. En 1994, l’ANC élue (African National Congress) propose de tenir compte de la justice environnementale dans la politique de reconstruction du pays. En 1996, la nouvelle Constitution sud-africaine reconnaît le droit à un environnement qui ne nuise ni à la santé ni au bien-être et requiert une législation qui lutte contre les pollutions et garantisse un usage des ressources naturelles qui promeuve un développement économique et social. Ces décisions reposent sur un constat : des dizaines de milliers de décès étaient dus aux accidents et maladies dans les mines du pays pendant le siècle précédent, dont celles liées à l’amiante, qui touchèrent aussi les riverain.e.s des mines. La nouvelle loi sur les mines requis la réhabilitation des sites pendant et après les opérations minières. 

En Equateur, le cas le plus connu d’injustice environnementale est celui de l’entreprise américaine Chevron-Texaco, qui exploita et déversa du pétrole à l’air libre entre 1964 et 1992, faisant de nombreuses victimes humaines parmi les peuples autochtones et au sein des écosystèmes amazoniens. La saga judiciaire n’est aujourd’hui encore pas terminée : les dizaines de milliers de victimes ayant demandé réparation sont envoyées de tribunal (équatorien) à tribunal (américain) à tribunal (d’arbitrage international), l’un des avocats des victimes Steve Donzinger est condamné à rester à domicile avec un bracelet électronique, les amendes requises ne sont pas encore versées.

En Corée du Sud, les groupes qui s’organisent pour lutter contre la pollution de l’air suite à la politique d’industrialisation rapide du pays dans les années 70s constatent une répartition inéquitable de ces pollutions entre les différentes catégories sociales. Le terme de justice environnementale y émerge dès les années 90s. Tout n’y est toutefois pas réglé : les populations impactées par la construction de la digue Seamangeum furent principalement des populations pauvres ; tout comme celles impactées par le canal Seoul-Incheon.

Au Kenya, le mouvement environnemental prend de la force dès l’indépendance en 1963. Des activistes comme Wangari Maathai, des avocats comme Kariuki Muigua, y font vivre des mouvements sociaux et le principe de justice environnementale en requérant notamment l’accès à l’information, à la justice et à la protection légale. La Constitution de 2010 établit des procédures contre les pratiques destructives et crée des dispositifs protégeant les dons concernant la protection de l’environnement, dont notamment sur le fleuve Nairobi en cours d’assèchement. 

Dans le Delta du Niger, la bataille pour la justice environnementale prend aussi un aspect ethnique : l’ethnie au pouvoir profitant des revenus issus de l’exploitation de gaz et de pétrole, tandis que d’autres subissent les impacts environnementaux, pollution mais aussi appauvrissement de la terre et de l’eau pour leur subsistance. L’entreprise pétrolière Shell y est dénoncée pour ses activités extractives ainsi que pour son soutien aux militaires nigérians, sans compter les soupçons de corruption et de participation à l’oppression et la condamnation à mort de l’écrivain et militant Ken Saro-Wiwa qui protégeait les droits de son peuple (Ogoni) face à la firme.

Au Laos, l’ethnie Khamou a été largement déplacée des montagnes vers les vallées, sur les terres les moins propices aux cultures. Au Cambodge, les déplacements de populations visant à garantir l’accès aux ressources ont été tels qu’ils ont entrainé la présentation d’un cas auprès de la Cour pénale internationale et donné lieu, en 2016, à un nouveau Document de politique générale de la Procureure Fatou Bensouda, soulignant que ces déplacements de population liés à l’exploitation de l’environnement peuvent être considérés comme des crimes contre l’humanité. Un premier pas vers la reconnaissance de l’écocide, réclamée au moins de 1972 afin de traiter des massacres commis par l’agent orange et son utilisation au Vietnam.

Au Canada, la justice environnementale vit notamment à travers les batailles des populations autochtones, contre les sables bitumineux et l’exploitation fossile en général, ou encore contre les oléoducs comme celui qui devait être installé sur les terres des Wet’suwet’en.

Au Cameroon, l’extraction d’or par des exploitants chinois à Bétaré-Oya, encouragée par le gouvernement, a aussi entrainé un combat par les communautés locales, réclamant des compensations matérielles et financières mais aussi une demande de reconnaissance et une existence décente. La forêt vierge dans laquelle ils vivaient a été dévastée, les dommages environnementaux y sont majeurs, et les conditions de vie détruites.

Haïti est l’un des exemples de ces pays pauvres qui reçoivent les déchets toxiques des pays occidentaux. Ainsi, en janvier 1988, le navire « Khian Sea » décharge illégalement 4000 tonnes de déchets d’incinération toxiques en provenance de Philadelphie. Après dix ans de débats et de combat, les déchets furent renvoyés à Philadelphie.

La question de l’envoi des déchets toxiques des pays développés dans les pays des Suds a donné lieu à d’autres terribles désastres écologiques : ainsi en va-t-il des bateaux envoyés en Inde pour y être désamiantés comme le Clémenceau ; des pesticides interdits sur le territoire européen mais encore vendus dans les pays des Suds, ce qu’a dénoncé le Conseil Constitutionnel dans un arrêt historique du 31 janvier 2020 ; ou encore la sordide catastrophe du Probo Koala, navire vraquier ayant déversé 581 tonnes de déchets toxiques (pétrole, sulfure d’hydrogène, soude...) au large de la Côte d’Ivoire en août 2006, provoquant la mort de 17 personnes et l’intoxication de dizaines de milliers d’autres et des écosystèmes. Les indemnités qui furent requises par la justice néerlandaise furent dérisoires.

Et ailleurs ?